La Madone des ordures / Nostra dona dei bordilhas

Année de publication: 1973

 

BENEDETTO André   La Madone des ordures /  Nostra dona dei bordilhas, photos de couverture de Frances Ashley, série “Théâtre hors la France”, P. J. Oswald, achevé d'imprimer en février 1973 par Daniel Chénel imprimeur à Honfleur. -110p.

La banque Crédit agricole n’ayant pas voulu les aider, la Mère et ses deux fils, Joan et Peire, sont contraints de vendre leur maison et leur petit bout d’exploitation agricole, située entre Nîmes et Alès. Après avoir payé leurs dettes, ils achètent une voiture ; avec le peu d’argent qui leur reste, ils se mettent en route par Saint-Gilles, les Saintes-Maries-de-la Mer, Fos, jusqu’à ce que leur véhicule tombe en panne dans une décharge d’ordures. «La dialectique du passé et du présent Portée à un degré d’incandescence  Jusqu’ici inconnue.» Madone des ordures, Belle de mai, Mère Courage aussi (Allons la mamet en avant). Nombreux passages chantés. Usage fréquent de l’occitan (languedocien) : Ome d’oc, as drech a la paraula, parla !

La date d'achevé d'imprimer du texte (février 1973) précède celle de la pièce créée le 3 mars 1973 au Théâtre des Carmes, Avignon, par Jacqueline Benedetto (La mère), Georges Benedetto (Peire), André Benedetto (Joan), Claude Guerre (L'étranger - Le militaire), Jean-Marie Lamblard (Le vieux - Le berger), Madeleine Ravel (La serveuse - La jeune fille), Jos Salvatoriello (Le soleil - Le pêcheur).

La pièce sera rejouée en juillet lors du festival d’Avignon 1973, en alternance avec Pourquoi et comment on a fait un assassin de Gaston D. Du 10 au 24 juillet, la place des Carmes avait été aménagée comme la «grande plate-forme de l’expression occitane», avec la participation de deux troupes : Lo Teatre de la Carriera qui, après Mort et résurrection de M. Occitania (1970), présentait son nouveau spectacle La Guerre du vin ; le Grop Rescontre / Centre Dramatique Occitan de Provence qui, après Lo darrier moton de Gaston Beltrame (1971), jouait sa dernière création Dom Esquichote o Lo torn de Provença de Bautesar de Robert Lafont. À partir de Nostra Dona dei bordilhas, les pièces de Benedetto seront éditées dans la collection "Théâtre hors la France".

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Le parti communiste français la culture et l'Occitanie par Jacques  Ressaire (*), Le Monde, 16 août 1973.
" On a parlé, on parle encore de l'affaire Pierre Daix. On parle moins de l'intervention que Roland Leroy a faite le dimanche 29 juillet en Avignon concernant la politique culturelle du parti communiste français (voir le Monde du 31 juillet). Cette préférence est déjà révélatrice : ce qui se passe à Paris paraît plus important, par principe, que ce qui se passe en Occitanie. Pourtant, les propos tenus par Roland Leroy sont très significatifs.
I. - Roland Leroy s'est adressé sur le ton de la semonce à André Benedetto, organisateur des Rencontres occitanes d'Avignon et auteur de la Madone des ordures et de Gaston D. Nul n'ignore en Avignon que Benedetto est à la fois occitaniste et proche du P.C.F. (son frère, Georges Benedetto, au cours de ces rencontres, représentait à titre personnel le P.C.F. au cours d'un débat public sur la question politique occitane auquel je participais en tant que membre du parti nationaliste occitan).Leroy a reproché à Benedetto de se perdre en vaines questions de subventions ("Benedetto contre Garran") au lieu de s'en prendre au véritable ennemi : le système capitaliste. Ceci appelle deux remarques :

a) Les querelles sur les subventions des troupes théâtrales ne sont pas anecdotiques, mais essentielles. L'État subventionne des compagnies et des maisons de la culture établies en Occitanie, mais qui ignorent tout des problèmes occitans et ne s'expriment qu'en français. Pendant ce temps, les troupes militantes occitanes, comme le Théâtre de la Carriera, qui jouent plus souvent pour un public paysan et ouvrier que pour des touristes en vacances sont condamnées à travailler dans des conditions déplorables. Ces acteurs-créateurs ne peuvent survivre qu'en se louant comme ouvriers agricoles ;

b) Derrière la querelle entre les troupes parisiennes et les troupes d'Avignon - plus ou moins proches, rappelons-le, du P.C.F., - la question est posée du Festival et de son avenir.

Le journal Esclarmonda, quotidien des Rencontres occitanes, proposait dès son premier numéro la "reconquête d'Avignon". Cela signifie que le Festival devra un jour, s'il continue d'exister, s'adresser d'abord aux Occitans, et dans leur langue. Les             "étrangers" en Avignon, comme en d'autres villes d'Occitanie, ressentent de plus en plus un malaise. Ils ont parfois l'impression d'être indésirables. On commence même à parler de xénophobie.Nous ne sommes pas xénophobes. Nous ne voulons pas rejeter les étrangers. Mais il faut comprendre notre situation. En été, nos villes sont le théâtre de manifestations culturelles qui expriment la perte de notre culture. Ces manifestations attirent une clientèle totalement inconsciente de nos problèmes aussi bien culturels qu'économiques ou politiques : Fos n'est pas loin d'Avignon ; le Larzac non plus. De plus, le Festival d'Avignon est en crise. En 1968, c'était déjà sous la direction de Jean Vilar un supermarché de la culture parisienne, aujourd'hui, c'est un grand bazar hétéroclite ; c'est la cohue, la brocante de tous les spectacles qui viennent ici pour se vendre. Cela a été dit publiquement au cours d'un entretien dans les vergers d'Urbain V. C'est pourquoi on a fait appel pour 1974 à Béjart, qui se propose de faire "danser" la ville. Or, là encore, les militants occitanistes d'Esclarmonda ont protesté : "Non au folklore ; ni aïoli ni farandole".  L'aïoli et la farandole, voilà des symboles d'un régionalisme folklorique que nous n'acceptons plus, mais qui semble par contre convenir parfaitement à Roland Leroy lorsqu'il demande que soient "conservées" et développées les traditions régionales. En bref, ce que veut Roland Leroy pour Avignon, c'est une culture française largement subventionnée et pimentée à dose convenable de félibrisme.

II. - La question du Festival d'Avignon en recouvre une autre. Derrière la politique culturelle, il y a la politique tout court. Ici la prise de conscience occitane se précise chaque jour davantage. On l'a vu pendant les Rencontres. Dans ce contexte, il devient de plus en plus difficile pour un militant d'un parti français quel qu'il soit d'être à la fois un combattant de l'Occitanie et un inconditionnel des états-majors parisiens. En Occitanie, tout le monde n'est pas explicitement nationaliste. Il est rare encore qu'on se déclare séparatiste. Par contre, on joue et on rejoue les grands moments de l'histoire d'Occitanie. On évoque la croisade contre les Albigeois, le massacre de Béziers, les dragonnades ou la commune de Marseille. On découvre que le Midi a été rattaché à la France par la force et que la "République une et indivisible " s'est faite dans le sang. On s'aperçoit que la conquête de l'Occitanie s'est faite par des voies analogues aux guerres coloniales. Bref, on se découvre colonisé. On parle de plus en plus de décolonisation et ce mouvement est irréversible. Ainsi, à la fin de Gaston D, Benedetto invite le public à relire l'affaire Dominici à la lumière de Franz Fanon.Le mouvement occitan est devenu un mouvement national. Voilà la "perversion politique  dénoncée par Roland Leroy. Voilà la nouvelle hérésie qui s'introduit maintenant à l'intérieur du parti communiste. Serge Mallet, dans un document récemment publié par Politique-Hebdo, indiquait la nécessité de créer une structure politique occitane du parti. Mallet parlait du P.S.U., mais la proposition pourrait bien être généralisée. Elle signifierait la possibilité de scissions dans les partis français. Le P.C.F. n'a certainement pas oublié ses problèmes avec Aimé Césaire...Ce problème était inscrit en filigrane dans les Rencontres occitanes d'Avignon. On comprend pourquoi la Marseillaise, organe du P.C.F. en Occitanie, a boycotté les Rencontres occitanes et a invité Roland Leroy à venir en Avignon pour y dénoncer la "perversion".

III. - Les déclarations de Roland Leroy livrent enfin la ligne actuelle du P.C.F. sur la question des minorités nationales.Le P.C.F. est "régionaliste". Par là, il est en retard sur tous les mouvements des minorités : Basques, Bretons, Occitans, etc. Il est probable que dans les mois à venir, les organisations politiques, syndicales, culturelles - mais aussi étudiants et lycéens, - confrontées aux réformes centralisatrices, vont découvrir dans la pratique des luttes l'impact de l'éveil nationaliste dans ce qu'on appelle d'un mot dépassé les "régions". Chacun sait déjà que le mouvement de libération des nations minoritaires n'est pas propre à la France. Les Berbères se réveillent en Afrique du Nord, les Kurdes continuent leur lutte au Moyen-Orient. Baloutches, Irlandais et Québécois aspirent à l'indépendance. Ces mouvements prennent le relais des luttes de décolonisation. Voilà le fait nouveau et massif qui émerge sur la scène politique mondiale. Il s'agit en fait d'un approfondissement du phénomène de décolonisation. Ces luttes convergent, elles s'éclairent les unes par les autres.Il faut situer le problème occitan dans son vrai contexte international. Cela devrait être la tâche des organisations politiques progressistes, et donc du P.C.F. Mais le P.C.F. est toujours en retard d'une décolonisation. Pour le moment, Roland Leroy s'en tient à la dénégation de la réalité. Il ne voit dans nos aspirations qu'une pensée diabolique. Il engage une lutte idéologique contre les nouveaux cathares. Si cela ne suffit pas, nous verrons peut-être s'engager de nouveaux procès, suivis cette fois, de "mesures administratives". Voilà pourquoi la prédication d'Avignon, le dimanche 29 juillet, a pris un sens assez exceptionnel. Elle engage la politique du P.C.F. sur des questions essentielles. À Paris, Roland Leroy polémique avec un intellectuel récalcitrant. En Avignon, il a condamné tout un mouvement collectif de libération nationale. Les difficultés permanentes du P.C.F. avec ses intellectuels ont certes leur importance, mais il ne faudrait pas que l'arbre cache la forêt.

Jacques Ressaire (*) Secrétaire pour la Provence, du parti nationaliste occitan.